HOMMAGE # 02

Portrait de René Le Berryais par Aug. Barenton, 1806, tiré du Pays de Granville, n° 5, 1939.

Texte : Julie Calloch, chargée des collections, bibliothèque patrimoniale d’Avranches.

Des Ordres au jardin
Louis-René Le Berryais nait à Brécey (Manche) en 1722. Élève doué pour les études, il part pour Paris étudier la théologie. Sous l’incitation de son oncle, il s’engage dans les Ordres. Mais c’est avant tout un homme de sciences et de lettres. C’est pourquoi il continue de fréquenter les salons littéraires parisiens et devient le précepteur pour la noble famille Gilbert de Voisins.
Dans les années 1770, libéré de son rôle de précepteur, il part s’installer au manoir du Bois-Guérin (Val-Saint-Père), refusant définitivement le siège qu’on lui propose à l’Académie des sciences. C’est dans ce magnifique domaine de 6 hectares, cerné par la végétation d’Avranches et donnant sur le Mont Saint-Michel, qu’il développe ses talents pour la botanique et l’horticulture. Venant d’une famille de cultivateurs, c’est un engouement qu’il devait porter en lui depuis longtemps. Son jardin, le lieu d’expérimentations fruitières, était ouvert à tous, notamment aux paysans souhaitant des greffes ou des graines. 
L’Église ne l’a cependant pas oublié, car il est nommé le 8 avril 1778 chanoine de Pontaubault, à la cathédrale Saint-André d’Avranches. Mais sa place n’est définitivement pas dans une église et il démissionne trois mois plus tard. Cependant, il garde jusqu’à sa mort le titre d’abbé, bien qu’il n’ait jamais accédé au sacerdoce (fonction de prêtre).

Résidence de Le Berryais au Bois-Guérin © Domaine public

Tourmente révolutionnaire
Parmi les nombreux talents de notre botaniste, nous pouvons lui ajouter l’architecture. En 1781, Mgr Godart de Belbeuf, évêque d’Avranches, et Ferret-Montitier, lieutenant du baillage d’Avranches, cherchent à reconstruire le collège d’Avranches. Ils font appel à Le Berryais pour la direction du chantier.
Cependant, à la Révolution, il quitte Avranches pour se réfugier à Rouen. Bien qu’ayant quitté les Ordres, il reste suspect aux yeux de la Première République. Il ne faut pas oublier qu’il fut sous-diacre, chanoine et ami avec de nombreux clercs. Son ancien élève, Pierre-Paul-Alexandre Gilbert de Voisins, président de chambre au Parlement de Paris, signe son arrêt de mort en 1793, en aidant financièrement les frères de Louis XVI partis en exil. C’est donc en homme tourmenté que Le Berryais revient à Avranches en 1794. Il retrouve la tranquillité de ses jardins et réintègre le chantier de construction du collège.
En 1796, l’établissement devient l’école centrale de la Manche. Chaque école centrale doit se doter d’un jardin. Pour le collège, il s’agit de l’actuel Jardin des Plantes de la ville. Ce lieu devient alors un terrain d’expériences et d’enseignements botaniques. C’est ici que Le Berryais enseigne son savoir sur les jardins, les plantes et les arbres fruitiers. Dans ce jardin botanique, il a notamment construit la serre, disparue après 1944, qui servait à cultiver plus de 2 300 espèces de plantes rares.

L’œuvre d’un « simple jardinier »
Le Berryais a réalisé une œuvre majeure où il a été relégué au simple rang de collaborateur. En 1768, Henri Louis Duhamel Du Monceau (1700-1782), botaniste français, publie Traité des arbres fruitiers, contenant leur figure, leur description, leur culture etc. Du Monceau n’a que peu de temps à consacrer à cet ouvrage. Le Berryais se charge des textes, mais également d’une partie des gravures. Seulement, son nom n’est pas mentionné clairement, car on retrouve uniquement les initiales LB sur les estampes. Du Monceau récolte les lauriers de ce travail, ce qui marquera une rupture entre les deux botanistes. La Bibliothèque patrimoniale d’Avranches conserve les précieux dessins préparatoires de cet ouvrage ainsi que les premiers essais de tirage. Il s’agit d’une collection de plus de 371 dessins et d’ébauches, pour certains mis en couleurs.

Page de titre du Traité des arbres fruitiers de Duhamel Du Monceau, Paris, 1768, B 424
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

On identifie trois catégories parmi ces documents. D’abord, les esquisses qui sont uniquement des dessins. Ensuite, les dessins préparatoires qui seront les modèles des gravures pour impression. Enfin, les premiers tirages d’estampes, réalisées en taille-douce (gravure sur cuivre à l’eau-forte et burin). Les esquisses sont uniquement faites au crayon, quant aux dessins préparatoires, leurs contours sont réhaussés à l’encre. Il trace également un cadre délimitant l’illustration, correspondant aux dimensions de la future gravure. Il utilise comme support le même papier que celui utilisé pour les impressions. Quand on compare l’estampe publiée dans le livre et son dessin préparatoire, les différences sont minimes.

Ms 257, Dessin préparatoire de la fraise verte par Le Berryais, crayon et encre
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Premier tirage de la fraise verte avec mise en couleurs
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Estampe finale publiée dans l’ouvrage,
Bibliothèque nationale de France, département Arsenal, FOL-S-655 (1)
© gallica.bnf.fr / BnF

Pour la plupart des planches, Le Berryais vient accoler certains éléments, notamment les fleurs. Celles-ci étaient donc dessinées à part. Il arrive également que Le Berryais ait voulu apporter des corrections. On remarque alors que des esquisses ont été accolées sur les précédentes, laissant toujours la possibilité d’entrevoir le premier dessin. Ainsi, il gardait toujours une trace de ses premières ébauches.

Ms 257, Dessin au crayon et aquarellé à la main de l’abricot angoumois par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Dessin préparatoire mis en regard d’un premier tirage par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Dessin préparatoire et collage de l’amandier nain par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Premier tirage avec essai de l’encrage vert pour le pêcher nain par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Estampe finale publiée dans l’ouvrage,
Bibliothèque nationale de France, département Arsenal, FOL-S-655 (2)
© gallica.bnf.fr / BnF

Premier tirage avec mise en couleurs de l’abricot commun par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

C’est dans sa demeure du Bois-Guérin que Le Berryais écrit le Traité des jardins, ou le nouveau de la Quintinye. Avec ce titre, il marque son affiliation avec le travail de Jean-Baptiste de la Quintinye (1626-1688), agronome français du XVIIe siècle et créateur du potager du roi à Versailles. Cet ouvrage fait sensation dans toute la Normandie, ainsi qu’à Paris, et fait de son auteur une figure majeure de la botanique française. Il publie une première édition en 1775 qui comporte deux parties : les arbres fruitiers et les plantes potagères. Une seconde édition sort en 1785 avec l’ajout de deux autres parties : les plantes d’ornement et l’Orangerie et les serres chaudes. Ce traité est considéré comme le plus complet du XVIIIe siècle. On y trouve 50 variétés de cerises, 32 variétés de pêches, 38 variétés de pommes, 36 variétés de prunes, 13 variétés de vigne et pas moins de 95 variétés de poires. Et cela uniquement pour la partie sur les fruits.
De son vivant, Le Berryais a tout de même essuyé quelques critiques. On lui reproche d’avoir oublié certaines espèces. Cela est vrai, Le Berryais n’est pas exhaustif et il faut attendre la Pomologie française de Pierre-Antoine Poiteau en 1846 pour avoir un panel complet de la production fruitière française. En réalité, c’est le cultivateur qui parle chez notre jardinier. Le Berryais recherche une culture du fruit rentable et ouverte à tous. Ainsi, il rejette certains fruits difficiles à exploiter, dont la récolte est limitée et qui sont souvent servis uniquement sur les tables de la capitale.
Même si le succès lui sourit et que Le Berryais a souvent gravité dans la classe bourgeoise, il n’en oublie pas pour autant les travailleurs et les paysans. Il écrit dans l’édition de 1785 : «  Je n’ai pas composé ce petit ouvrage pour les savants amateurs, ni pour les jardiniers instruits. Ils auraient raison de mépriser mes leçons ; je recevrais les leurs avec reconnaissances. Je n’ai eu dessein que de rédiger un livret à l’usage des jardiniers de province… et des particuliers qui désirent s’amuser d’un jardin bourgeois ». C’est pourquoi, en 1791, il réalise une édition abrégée de son traité, sous le nom de Petit de la Quintinye, afin qu’il soit moins coûteux et que son savoir puisse profiter à tous.

Page de titre de la troisième édition, Traité des jardins, ou le nouveau de La Quintinye
par René Le Berryais, Paris, 1889, I 671
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

« Bonne-Louise » ou « Louise-Bonne » ?
Au-delà d’étudier et de cultiver les fruits, Le Berryais était un véritable agronome qui a su créer de nouvelles espèces. On sait qu’il a travaillé à des nouvelles variétés de fraises, de cerises et de poires. C’est en 1780 qu’il crée la poire Bonne-Louise à partir d’une greffe dans le jardin de son ami M. Longueval. Il nomme le fruit d’après la femme de ce dernier, Louise Longueval.
Curieusement, ce n’est pas à Avranches que la Bonne-Louise sera présentée au public, mais en Angleterre. La poire a en effet circulé sur le territoire anglo-saxon par l’intermédiaire de l’île de Jersey. À l’époque, de nombreux britanniques passent par Avranches en villégiature et c’est certainement à cette occasion que le fruit fait son entrée sur le sol britannique. Elle est présentée en 1820 par la Société d’Horticulture de Londres sous le nom de Louise-Bonne. On doit cette confusion de nom au fait qu’il existe à cette époque la Louise-Bonne de Jersey. Or, Le Berryais n’a jamais nommé ce fruit ainsi, et pour cause, la Louise-Bonne est déjà cultivée au XVIIe siècle par La Quintinye au château de Versailles. Cependant, le nom est resté et c’est sous le titre de Louise-Bonne d’Avranches que la poire est connue aujourd’hui.

Manuscrit faisant mention de la découverte d’une poire de Vindré par Le Berryais
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Premier tirage de la Louise-Bonne par Claude Aubriet
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Les dernières années
À plus de soixante-dix ans, le jardinage devient trop éreintant pour notre botaniste. Le Berryais retourne à l’enseignement et à l’écriture. On sait qu’il préparait un livre sur le travail du cidre et du poiré, mais nous n’en avons aucune trace à ce jour. Cependant, nous conservons à la bibliothèque patrimoniale d’Avranches un autre de ses projets, resté à l’état de manuscrit. Sous la cote Ms 249, nous pouvons découvrir l’ébauche d’un ouvrage sur les haricots. Au-delà d’une simple description physique, Le Berryais indique l’histoire du haricot mais également son goût et sa texture. Il nous apprend la culture de chaque espèce et sa mise en conserve. Le recueil est composé de 49 planches, dessinées et mises en couleurs à la main. Ce manuscrit a été donné à la bibliothèque par Barenton, l’un des derniers élèves de Le Berryais. Ce manuscrit daterait de 1806, soit juste avant la mort du botaniste. En effet, Le Berryais s’éteint le 7 janvier 1807 dans sa résidence d’hiver, rue des Champs à Avranches.
Aujourd’hui, René Le Berryais est un personnage normand emblématique qui a su marquer l’histoire de la botanique française, à la fois en donnant à voir au public la diversité des espèces fruitières françaises, mais également en prodiguant des conseils pratiques pour les cultiver. La vie parisienne et son entourage lettré n’ont jamais fait oublier les origines modestes du botaniste, ouvrant sa porte aussi bien aux savants qu’aux paysans. Quarante années après sa mort, Pierre-Antoine Poiteau (1766-1854) lui rend hommage : « En suivant Le Berryais, on est sûr de bien opérer, comme en suivant les maximes de Fénelon, on est sûr de bien se construire. » (cf. Pomologie française, 1846, p. 24 et 25).

Ms 249, planches XIX et XXXII, dessins à l’encre et aquarellés par Le Berryais, 1806
© Bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Bibliographie :
Alexandre Reulos, Le Berriays, 1722-1807 : le grand jardinier de l’Avranchin, Le pays de Granville, 3ème série – n° 5, janvier 1939.
Édouard Le Héricher, Avranchin monumental et historique, Avranches, 1845.
Antoine Jacosohn, Du fayot au mangetout, l’histoire du haricot sans en perdre un fil, Rodez, 2010.