TRÉSOR DE MODE # 04

🇫🇷

Chapeau de Napoléon
Collections Musée Condé, Château de Chantilly
© Grand Palais Rmn – Domaine de Chantilly – Gabriel De Carvalho

Note : 5 sur 5.

Texte : Mathieu Deldicque, Conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Condé et du musée vivant du Cheval, Château de Chantilly.

Il est des objets dont la seule présence semble condenser une destinée, une silhouette, une époque. Le chapeau de Napoléon appartient à cette catégorie rare des reliques historiques immédiatement reconnaissables, chargées d’une force symbolique hors du commun. Conservé dans les réserves du musée Condé depuis des décennies, ce chapeau n’a jamais été publié ou étudié. Il se distingue pourtant par un parcours exceptionnel, étroitement lié aux derniers chapitres de l’épopée napoléonienne, qui vient d’être pleinement authentifié grâce à l’expertise du musée de l’Armée et un travail archivistique complet.

Présent dans la garde-robe impériale durant les Cent-Jours, ce chapeau accompagne Napoléon dans son ultime exil sur l’île de Sainte-Hélène. Il figure parmi les quatre chapeaux de l’Empereur dans les inventaires de mai 1821. Lorsqu’affaibli et conscient de sa fin prochaine, ce dernier rédige son testament, il mesure pleinement la portée mémorielle des objets qu’il transmet. Les uniformes et les chapeaux occupent une place centrale parmi les legs destinés à son fils, le roi de Rome (surnommé aussi l’Aiglon), désigné comme l’héritier du souvenir impérial. À la mort de Napoléon, le chapeau choisi pour l’ensevelissement est prélevé sur les quatre exemplaires disponibles. Les autres sont promis au partage. Confié au fidèle valet de chambre Louis-Joseph Marchand, chargé de remettre les reliques impériales à l’Aiglon, le chapeau de Chantilly ne parviendra jamais au fils de Napoléon. Les autorités autrichiennes interdisent en effet tout contact entre le jeune prince et les anciens serviteurs de l’Empire. La mort prématurée de l’Aiglon, en 1832, scelle définitivement cet échec testamentaire.

Le chapeau est alors intégré à la succession impériale et attribué en 1836 à Caroline Murat, sœur de Napoléon et ancienne reine de Naples. Considéré comme l’un des souvenirs les plus précieux de « ce qui touchait et aimait le plus l’Empereur », d’après les mots mêmes de Caroline Murat, il est ensuite offert à l’un de ses proches, son ex-administrateur général Louis-Frédéric Bourgeois de Mercey. Le petit-fils de ce dernier, par ailleurs filleul de Caroline Murat, Napoléon de Mercey, en hérite et l’offre au peintre Jean-Léon Gérôme. Bouleversé par cet objet fort de symbole, l’artiste le décrit comme une relique que l’on ne peut contempler « qu’avec respect, le cœur ému, la gorge serrée ». Gérôme l’intègre à son legs à l’Institut de France (1896), à la condition expresse qu’il soit conservé au musée Condé. L’arrivée de ce symbole napoléonien à Chantilly ne va pas sans heurts. Il faut convaincre les académiciens qu’un objet aussi chargé de la mémoire impériale a sa place dans le sanctuaire de la maison de Condé, marqué par l’exécution du duc d’Enghien sur ordre de Bonaparte. Après un vote serré, la volonté de l’artiste est respectée et le chapeau rejoint définitivement les collections du musée Condé en 1904.

L’examen scientifique de l’objet confirme aujourd’hui son importance exceptionnelle. Exécuté en feutre de castor par le chapelier Poupard, fournisseur exclusif de Napoléon, il présente toutes les caractéristiques des chapeaux impériaux authentiques : proportions spécifiques, cocarde tricolore de petit diamètre, ganse de soie noire, doublure intégrale en taffetas de soie piquée. Les traces d’usure et de transpiration, particulièrement marquées à l’intérieur, témoignent d’un usage prolongé et direct. Il s’agit de la coiffe impériale connue la plus éprouvée par le port, un détail bouleversant lorsqu’on le replace dans le contexte de Sainte-Hélène. Unique chapeau complet revenu de l’exil, l’exemplaire de Chantilly est l’un des tout derniers portés par Napoléon. Moins de cinq chapeaux impériaux sont parvenus jusqu’à nous dans leur intégrité. Sa présence sur le sol français relève presque du miracle historique. Cette redécouverte majeure sera révélée au public à l’occasion de l’exposition temporaire que le château de Chantilly consacrera aux collections de Caroline Murat, du 6 juin au 4 octobre 2026.

Chapeau de Napoléon, détail de la cocarde
Collections Musée Condé, Château de Chantilly
© Grand Palais Rmn – Domaine de Chantilly – Gabriel De Carvalho

Chapeau de Napoléon, détail de l’intérieur
Collections Musée Condé, Château de Chantilly
© Grand Palais Rmn – Domaine de Chantilly – Gabriel De Carvalho