Ecce Homo, par Titien
Château de Chantilly
Chantilly, France
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🇫🇷

Tiziano Vecellio, dit Titien, et atelier (Pieve di Cadore, 1480 ? – Venise, 1576), Ecce Homo
Huile sur toile, après 1547
Chantilly, musée Condé
© RMN-Grand Palais-Domaine de Chantilly-Michel Urtado
N.B. : cette publication est proposée à l’occasion de l’exposition du tableau au château de Chantilly, en parallèle avec l’Ecce Homo de la collection du Dr Pittas (Chypre), à la suite de l’étude scientifique des deux œuvres, par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) pour la peinture de Chantilly et le laboratoire APAC du Cyprus Institute pour celle de Chypre. L’exposition, intitulée « Titien, Ecce Homo. De Chypre à Chantilly, la science au service de l’art » est présentée dans la galerie de Psyché du château de Chantilly, du 7 mars au 14 juin 2026. Le commissariat est assuré par Mathieu Deldicque, conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Condé et du musée vivant du Cheval, Château de Chantilly, avec la contribution de Nikolas Bakirtzis (The Cyprus Institute), Michel Menu (The Cyprus Institute) et Gilles Bastian (C2RMF).
Texte : Mathieu Deldicque, conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Condé et du musée vivant du Cheval, Château de Chantilly.
Après avoir été flagellé et ridiculisé par le port d’une couronne d’épines, le Christ fut présenté par Ponce Pilate au jugement du peuple juif. Ponce Pilate leur aurait alors clamé en latin : « Ecce Homo » (« Voici l’homme »). Le tableau de Chantilly a longtemps été considéré comme la réplique autographe d’une toile de Titien exécutée pour le compte de l’empereur Charles Quint en 1547 (aujourd’hui au musée du Prado), une réplique que Titien offrit à L’Arétin, célèbre écrivain et humaniste dont il était très proche. Croyant à cet historique prestigieux, le duc d’Aumale acquit cette œuvre à Brescia en 1858. En réalité, de nombreuses répliques partageant la même iconographie sont conservées dans des collections du monde entier, et nul ne sait laquelle était destinée à L’Arétin. La version du musée Condé est néanmoins l’une des plus abouties : le roseau servant de sceptre a été ajouté par le peintre pour tourner davantage en dérision le Christ et souligner sa divine majesté. Titien a réinventé cette image iconique, en l’adaptant au message de la Contre-Réforme alors naissante, ce mouvement de réaction catholique face au protestantisme. Entre les stigmates encore sanglants et la résignation sereine du Christ connaissant sa destinée, l’image suscite la compassion du fidèle et du spectateur. Le cadrage, mettant en valeur la musculature d’un sujet digne de Michel-Ange, exacerbe la présence mais aussi la souffrance du Christ.
La récente restauration du tableau conservé au musée Condé a révélé toute sa qualité et a permis de réévaluer le caractère autographe d’une œuvre peinte sans doute par l’atelier sous la dictée du maître. Le modelé du corps du Christ et la qualité profonde de la laque de garance employée sont apparus, ainsi que les traces des coups de fouet et les coulées de sang désormais discernables. La radiographie X révèle des lignes droites au niveau des avant-bras du Christ, une forme — peut-être une planchette — derrière la tête et vers le cou, et les lignes courbes du côté du crâne peuvent faire penser à des rehauts de drapés ou à des tiges ou des troncs. Le cliché en réflectographie infrarouge et la radiographie X mettent en évidence une composition sous-jacente avec deux putti dont la disposition singulière suggère qu’ils ne semblent pas avoir affaire l’un avec l’autre au sein d’une même composition. La palette, analysée par fluorescence X, est classique des peintres vénitiens. On y retrouve le blanc de plomb, les terres contenant des oxydes de fer, le vermillon ou cinabre. Le manganèse est également détecté, dans les tons fuyants des carnations (tempe, main) ou le fond, correspondant vraisemblablement à l’emploi d’une terre d’ombre. Le cuivre est présent, mais plutôt que d’un pigment, il peut s’agir d’un élément ajouté à l’huile pour la rendre siccative. L’habit est modulé par de la laque. Les jaunes sont des ocres (goethite).
