EXPOSITION # 96

🇫🇷

Note : 5 sur 5.

Corsica – Mahgreb 1830-2026
Une histoire en miroir

Du 4 juillet au 19 décembre 2026, le Musée de Bastia présente une nouvelle grande exposition temporaire inédite : Corsica-Maghreb, une histoire en miroir (1830-2026). Préparez-vous à faire un bond dans l’espace et le temps en découvrant les relations multiples et complexes entre l’île, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc.

Dès les débuts de la conquête de l’Algérie en 1830, l’émigration corse vers le Maghreb débute. Elle ne cesse de croître à partir de la fin du XIXe siècle, alors que l’île doit faire face à des difficultés socio-économiques conjoncturelles et structurelles, au point qu’environ 180 000 Corses seront présents dans les départements algériens et les deux protectorats. Ils y forment la première communauté française parmi les « Européens ». Mais paradoxalement, ce phénomène migratoire ne rime pas uniquement avec une intégration à la nation. Ces Corses expatriés réunis en puissantes amicales conservent un lien profond d’attache à leur île d’origine et participent à construire une nouvelle étape de l’identité corse contemporaine.

Vécue pour ces raisons comme un traumatisme collectif, la décolonisation du Maghreb inverse les flux migratoires, offrant une histoire à nouveau singulière. Dans le sillage des 17 000 rapatriés que la Corse accueille, la main d’œuvre marocaine s’impose comme le socle sur lequel la communauté maghrébine actuelle va s’édifier à partir des années 1960. Comme ailleurs, celle-ci est plus que jamais confrontée à de nombreux enjeux et problématiques : communautarismes, intégration, reconnaissance et affirmation de ses origines…

À travers près de 400 œuvres d’art, objets, documents et de 15 vidéos, l’ancienne émigration corse en Afrique du Nord fait écho à l’actuelle immigration maghrébine sur l’île.

Exposition « Corsica – Maghreb 1830-2026 » © Musée de Bastia

Note : 5 sur 5.

UNE SÉLECTION D’ŒUVRES

Présentées par les commissaires de l’exposition
Sylvain Gregori
, conservateur en chef du musée de Bastia,
et Liza Terrazzoni, socio-anthropologue,
docteure qualifiée aux fonctions de maître de conférences
en sections 19 sociologie et 20 anthropologie

Note : 5 sur 5.

La sultane du Maroc

Anonyme, Portrait dit de Davia, sultane du Maroc, fin du XIXe siècle-début du XXe siècle
Huile sur toile, 41 x 33,5 x 6 cm
Collection particulière © photo Musée de Bastia

Texte : Sylvain Gregori, conservateur en chef du musée de Bastia

Dans la construction du discours colonial des Corses au Maghreb, l’évocation du passé joue un rôle central. Parallèlement à la propagande de la Troisième République qui fonde la mission civilisatrice, l’historiographie insulaire développe jusqu’aux années 1950 l’idée voulant que les Corses soient les premiers à avoir établi des liens avec l’Afrique du Nord. L’objectif de ce récit est double : exprimer l’antériorité de la présence des insulaires au Maghreb tout en faisant d’eux l’avant-garde de la colonisation française. Parmi les personnages érigés en symbole figure Marta Franceschini (1755-1811), dite Davia. En 1751, son père et sa mère sont capturés par des Barbaresques lors d’une razzia sur les côtes de Corbara. Devenu esclave, l’homme devient un proche du dey de Tunis qui lui rend la liberté, ainsi qu’à son épouse, après qu’il lui a révélé un complot. Marta voit donc le jour au cours de ces années et rentre en Corse avec ses parents quelque temps plus tard. Durant leur voyage, leur navire est arraisonné par des corsaires marocains et la famille se retrouve de nouveau réduite en esclavage. Marta, âgée de sept ans, devient l’une des concubines du sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah et doit se convertir à l’islam sous le prénom de Dawiya (Davia). Conquis par sa beauté et son intelligence, il en fait sa première épouse en 1786. Prenant une part active au conseil du Sultan, elle a la charge de la correspondance officielle avec différents souverains européens. Ce statut particulier lui permet d’installer sa mère à Larache, où elle se retire également après le décès du Sultan. Son second frère fait construire une maison à Corbara qui prendra la désignation de Casa di i Turchi. Surnommée « l’Impératrice » ou la sultane du Maroc, Davia devient, à partir de la fin du XIXe siècle, le sujet d’ouvrages et d’articles de presse qui popularisent son histoire auprès des Corses. Elle incarne alors un lien se voulant historique qui préfigurerait la forte présence de la communauté insulaire dans le protectorat de 1912 jusqu’aux années 1950.

Note : 5 sur 5.

Un buffet berbère

Alexandre Alfonsi (1866-1944), Buffet berbère, 1925
Bois sculpté, nacre, corail, 180 x 190 x 40 cm
Collection particulière © photo Musée de Bastia

Texte : Pierre-Claude Giansily, historien de l’art, conservateur des antiquités et objets d’art de la Corse-du-Sud, et Ariane Jurquet, responsable de la conservation et de la documentation, musée de Bastia.

Alexandre Alfonsi naît en 1866 à Bastia. Au début des années 1880, ses parents s’établissent à Alger, et il peut ainsi entamer des études artistiques à l’École nationale des beaux-arts d’Alger à la fin des années 1880, où il suit notamment des cours de dessin graphique. Comme peintre, Alexandre Alfonsi a rendu avec sensibilité des paysages de Corse (Ajaccio, Cargèse, etc.), ainsi que des scènes de la vie quotidienne à Alger. Lié avec de nombreux artistes algérois, dont Frac, il réalise des encadrements spécifiques pour des peintres réputés. Dès la fin de ses études aux Beaux-Arts d’Alger, Alexandre Alfonsi, qui est un excellent dessinateur, se spécialise dans la fabrication du meuble d’art oriental et fonde, en 1894, son atelier à Mustapha Supérieur à Alger. Il déménage ensuite son atelier, auquel est adjoint un magasin d’exposition, dans un immeuble réalisé par l’architecte ajaccien Jacques-Baptiste Bastelica (1887-1964). Alfonsi reste d’ailleurs tout au long de sa vie en contact avec sa Corse natale, y séjournant et se liant d’amitié avec de nombreux artistes d’origine insulaire vivant, comme François Acquatella (1876-1942), en Algérie. Dans sa production, Alfonsi met en valeur les subtilités de l’art arabe et berbère et, rapidement, son entreprise sera connue dans le monde entier. Dénommée « À l’artisan Algérien, fabrique de meubles d’art berbères », l’enseigne est légèrement modifiée par la suite et, en 1932, la maison s’appelle « À l’artisan Algérien, fabrique de meubles d’art oriental ». Il est vrai qu’elle propose une large gamme d’articles avec des meubles ornés de sculpture et incrustations de nacre et de métal, des tentures et coussins, des tissages berbères, des lustres et lampes arabes en cuivre. L’entreprise est également capable de réaliser des salles à manger complètes, des meubles pour salons, bureaux, fumoirs, antichambres, etc. Son fondateur, Alexandre Alfonsi, a su retrouver les artisans, les motifs et les savoir-faire et créer des objets adaptés à son temps et au goût du public, ce qui explique son succès. Ainsi, il a obtenu diverses médailles et récompenses. En 1908, il obtient la médaille d’or lors de l’Exposition franco-britannique de Londres pour un lit de repos avec étagères et petits meubles, modèle qui rencontre un grand succès auprès de sa clientèle. Si le mobilier exposé en Angleterre présente une riche marqueterie de nacre, il réalise aussi des exemplaires plus simples aux ornements moins élaborés, comme l’ensemble proposé ici. En 1925, au Salon des artistes décorateurs, dans le cadre de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, il présente un impressionnant buffet de style berbère, à la très riche ornementation sculptée, marqueté de nacre, de bois, de métal et de corail, qui obtient la médaille d’or. Et preuve s’il en est de l’excellence de son travail, il crée le mobilier du bureau du gouverneur général français et se voit confier plusieurs commandes pour l’aménagement des palais d’été et d’hiver, résidences des gouverneurs à Alger. Sa fine connaissance de l’artisanat maghrébin lui vaut aussi d’être mandaté pour acquérir des antiquités orientales qui viennent enrichir la section des objets d’art arabes du musée Stéphane Gsell, aujourd’hui musée des Antiquités nationales d’Algérie. À son décès en 1944, à Sidi-Ferruch, c’est son gendre, Pascal Baretti, déjà associé à l’entreprise comme marqueteur, qui reprend l’affaire, et une grande partie des meubles que l’on connaît aujourd’hui est depuis toujours restée dans cette famille.

Note : 5 sur 5.

Prisonnier arabe à Calvi

Anonyme, Prisonnier arabe à Calvi, vers 1875
Photographie, 10,7 x 16,5 cm
Association Sintinelle © photo Musée de Bastia

Texte : Angélina Rossini, alternante au musée de Bastia, master 2 Direction de projets ou établissement culturel, Université de Corse Pasquale Paoli

À la fin du XIXe siècle, plusieurs soulèvements éclatent en Algérie. C’est le cas en 1871, en Kabylie, où une insurrection menée par le cheikh Al-Haddad mobilise des dizaines de milliers de personnes ; en 1879, dans l’Aurès, où une rébellion éclate dans les montagnes du nord-est algérien et, en 1881, où le Sahara occidental connaît une révolte des tribus des Ouled Sidi Cheikh. Ces mouvements se produisent bien après le début de la conquête de l’Algérie par la France en 1830 et obligent les autorités à lancer des campagnes de « pacification » à l’encontre des populations berbères et arabes. Ces soulèvements ont pour cause plusieurs facteurs : la dépossession des terres causée par la colonisation au profit des Européens, l’instauration d’un système fiscal, une administration française qui décrédibilise l’autorité des chefs traditionnels causant une humiliation politique et enfin les crises économiques et sanitaires, telles que la famine et les diverses épidémies qui frappent le territoire. En réponse à ces insurrections, la République fait le choix de la répression. Cependant, elle demeure confrontée à un problème politique majeur : que faire des chefs capturés ? Les exécuter serait faire d’eux des martyrs et les laisser en Algérie risquerait de laisser les rébellions se multiplier. La déportation constitue pour l’administration coloniale une réponse tactique : éloigner les chefs rebelles afin de briser leur influence politique sans pour autant les perdre de vue, de manière à les garder disponibles en cas de nécessité diplomatique. C’est dans ce contexte que le fort Charlet de Calvi devient une prison coloniale, l’île étant à mi-chemin entre l’Algérie et la France, ce qui en fait un point stratégique. On compte environ 500 détenus entre 1871 et 1903. Le fort n’est pas un bagne au sens classique du terme, puisqu’il n’y a ni travail forcé ni violences physiques. Les détenus reçoivent un petit solde de 1 franc par homme, ces derniers peuvent circuler librement dans la ville la journée et travailler, voire, pour certains, tenir leur commerce. Malgré l’absence de violence physique, un autre type de violence prend place : elle est en effet psychologique, provoquée par la longueur de la captivité qui peut durer de 10 à 15 ans pour certains des prisonniers. Ce phénomène est quasiment tombé dans l’oubli. Calvi n’a conservé aucune trace mémorielle de cette expérience qui n’est d’ailleurs pas vraiment qualifiable. Effectivement, il ne s’agissait ni d’un bagne ni d’un exil ordinaire, ce qui enferme cette captivité dans une sorte « d’entre deux », le rendant difficile à symboliser et à transmettre, d’autant plus qu’il confronte la société insulaire à sa participation — même involontaire — à la colonisation.

Note : 5 sur 5.

INFORMATIONS PRATIQUES POUR LES VISITEURS

Quoi ?
Corsica – Mahgreb 1830-2026. Une histoire en miroir.
Exposition organisée par le musée de Bastia.
Commissariat : Sylvain Gregori, conservateur en chef du musée de Bastia, et Liza Terrazzoni, socio-anthropologue, docteure qualifiée aux fonctions de maître de conférences en sections 19 sociologie et 20 anthropologie
Catalogue : Corsica – Mahgreb 1830-2026. Une histoire en miroir, Éditions Musée de Bastia (400 pages, 38 euros).