EXPOSITION # 80

🇫🇷

Note : 5 sur 5.

Modernité suisse. L’héritage de Hodler

Ferdinand Hodler, l’incontournable. Du 7 février au 17 mai 2026, le Palais Lumière à Évian présente une exposition dédiée à l’influence du peintre suisse sur ses contemporains et ceux qui lui ont succédé. Plus d’une cinquantaine d’artistes, d’Albert Schmidt à Félix Vallotton, Giovanni Giacometti ou encore Alice Bailly et Stéphanie Guerzoni, sont réunis dans la ville lémanique à l’occasion de Modernité suisse. L’héritage de Hodler. 140 œuvres rendent compte du panorama de la peinture suisse entre 1890 et 1930. L’occasion de plonger dans l’art et l’histoire de la Confédération durant cette période charnière, tout en s’imprégnant de différents mouvements artistiques : du symbolisme au divisionnisme en passant par le cubo-futurisme… Une période où le pays, mosaïque d’identités culturelles et religieuses avec une quadruple barrière linguistique, s’efforce de trouver un thème fédérateur.

Les artistes vont jouer un rôle dans cette volonté d’unification avec notamment un motif : les Alpes. Arrivé à Genève en 1871, le peintre bernois Ferdinand Hodler (1853‑1918), aussi à l’aise dans le paysage alpestre que dans la peinture patriotique, la scène de genre et le portrait, devient en 20 ans une référence incontournable au sein du paysage artistique helvétique. « Hodler s’est vu honoré du statut de peintre national. Cette flatteuse position au faîte de l’art suisse suscite admiration et vocations, mais aussi jalousie et rivalités, de la part des autres peintres confédérés », explique Pierre Alain Crettenand, co-commissaire de l’exposition et historien de l’art. « D’une manière générale on peut même avancer qu’à cette période, les artistes ont tous gravité autour de Ferdinand Hodler, à dessein de s’identifier à lui ou de se servir de lui comme d’un repoussoir. »

Outre Ferdinand Hodler, le Palais Lumière accueille des artistes proches de lui, à l’exemple d’Albert Schmidt désigné comme son « fils spirituel », mais aussi Cuno Amiet, Ernst Geiger ou encore Édouard Vallet. Les peintres divergents, comme le groupe du Falot genevois, adepte de la peinture française avant tout, occupent une place importante dans le parcours de l’exposition. On les retrouve aux côtés des ténors du divisionnisme, Oskar Lüthy ou Alexandre Perrier, de l’expressionnisme, Ludwig Kirchner ou Paul Camenisch, du cubo-futurisme, Alice Bailly et Gustave Buchet et du réalisme avec François Barraud ou Félix Vallotton. « Dans cette exposition les visiteurs pourront découvrir l’héritage de Hodler. Les artistes qui l’ont suivi, ceux qui au contraire se sont insurgés contre sa mainmise et sa peinture, ou d’autres qui ont cultivé leur chemin dans l’indifférence totale de l’héritage hodlerien », complète Christophe Flubacher, co-commissaire de l’exposition, historien de l’art et auteur de nombreuses monographies sur la peinture suisse.

Plus de 140 œuvres de 56 artistes sont réunies pour illustrer la richesse de cette thématique. Avec une majorité de peintures, dont certaines ont rarement été montrées au grand public, mais aussi des dessins, des gravures et un bronze. Une cinquantaine d’institutions suisses et de collectionneurs privés ont été sollicités pour ce projet hors-norme.

Note : 5 sur 5.

UNE SÉLECTION D’ŒUVRES

présentées par les commissaires de l’exposition
Pierre Alain Crettenand, historien de l’art, expert du marché de l’art,
et Christophe Flubacher, historien de l’art,
directeur scientifique de la Fondation Pierre-Arnaud de Lens.

Note : 5 sur 5.

Ferdinand Hodler

Ferdinand Hodler (1853-1918), Heures saintes, 1911 (CR 1486)
Huile sur toile, 187 x 230 cm
Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthur. Inv. N° 5000
© SKKG, 2020.

Heures saintes de Ferdinand Hodler ouvre la section de l’exposition dévolue à la femme symboliste. On voit quatre jeunes femmes qui siègent à la manière de la Vierge en majesté, après son Assomption, quand elle est accueillie au ciel et s’assied aux côtés de Dieu et de son Fils. Elles sont entourées d’une vaste mandorle de fleurs, cependant qu’au-dessus d’elles se devine la courbure de la Terre. La femme symboliste incarne les retrouvailles de l’être humain avec la Nature, une union perdue par la faute des hommes et de leurs vains combats. Elles sont à la fois les ambassadrices de ce monde nouveau et réconcilié, mais aussi les garantes de cette sérénité retrouvée. En ce sens, elles font barrage et leur solennité inspire respect et obéissance. Elles sont disposées en frise dans une symétrie paralléliste qui vient renforcer cet ordre nouveau et supérieur qu’elles incarnent. Il n’y a pas plus symboliste que ce tableau qui fera des émules auprès de nombreux peintres suisses, à commencer par Cuno Amiet et Albert Schmidt dont nous reproduisons deux frises monumentales dans la même section.

Note : 5 sur 5.

Edmond Bille

Edmond Bille (1878-1959), Jeune fille malade, 1918
Huile sur toile, 44,5 x 69 cm
Collection privée
© Association Edmond-Bille, Chandolin, photo : Robert Hofer.

Ferdinand Hodler est célèbre pour avoir le premier représenté la maladie, la décrépitude d’un corps, l’agonie et la mort avec un détachement et une impudeur extrêmes. Il peindra et dessinera sa maîtresse Valentine Godé-Darel avec un scalpel, oserions-nous dire, s’attachant à décrire la progression du cancer dont elle est atteinte avec méticulosité et froideur. Ses peintures et ses desseins ne laissent en effet transparaître aucune empathie ni aucun lyrisme de sa part, alors même qu’il se tient auprès de sa bien-aimée qu’il nommera, presque cyniquement, « La malade », « La mourante », « La morte ». L’effet produit par ce travail aura un retentissement particulier auprès du peintre Edmond Bille qui peindra trois ans après Hodler une « Jeune fille malade », véritable copié-collé de Valentine Godé-Darel dans son lit, à deux différences près : d’une part Bille peindra cette même jeune fille convalescente, d’autre part, en libérant un sein, il introduit une note d’érotisme dans son tableau. La jeune fille était, elle aussi, la maîtresse du peintre, à qui un sort meilleur semble réservé. Edmond Bille admirait Hodler qui, je cite, « enfonça de sa rude poigne les portes de nos caveaux artistiques, fit pénétrer l’air et la lumière dans nos réduits de cloportes ».

Note : 5 sur 5.

Ernst Ludwig Kirchner

Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938), Le pont de Wiesen, 1926
Huile sur toile, 120 x 120 cm. Inv. N° Gordon 844
Kirchner Museum, Davos. don de la municipalité de Davos, 1982
© Stephan Bösch.

Un tiers de l’exposition « Modernité suisse. L’héritage de Hodler » est dévolu aux peintres divergents, c’est-à-dire aux artistes qui se sont soit érigé contre la mainmise stylistique du peintre Hodler, à la manière des Genevois du Groupe Le Falot et du Groupe des Pâquis, soit ont trouvé d’autres références, d’autres maîtres, d’autres écoles, comme ici les peintres expressionnistes suisses regroupés autour d’Ernst Ludwig Kirchner, membre éminent du groupe allemand Die Brücke. C’est en 1917 que Ernst Ludwig Kirchner, malade et traumatisé par la Grande Guerre, s’installe à Davos. Dans l’isolement des montagnes, l’éminent peintre allemand trouve détente et nouveaux motifs pour son œuvre. L’exposition que la Kunsthalle de Bâle lui consacre en 1921 fascine trois artistes bâlois, Paul Camenisch (1893-1970), Albert Müller (1897-1926) et Hermann Scherrer (1893-1927) qui fondent, fin 1924, le mouvement « Rot- Blau » auquel viendra se greffer Werner Neuhaus. Chacun rencontre alors Kirchner qui les accueille avec bienveillance. Leurs expositions à Bâle et à Zurich en 1925 et 1926 sont diversement accueillies, on reproche au groupe une trop grande dépendance à l’égard de Kirchner.
Le style propre à Kirchner peut être démontré à l’aide d’une œuvre, datée de 1926, Le pont de Wiesen qui surplombe la Landwasser sur les hauteurs du village de Wiesen. Loin d’être la restitution d’une vue pittoresque des Grisons, le tableau surprend par sa beauté́ sourde et l’outrance fascinante des tons bleus, mauves, roses et émeraude. Le paysage est diurne, mais le ciel outremer est nocturne. Ni jour, ni nuit dans ce morceau de nature entre deux eaux où domine un sentiment d’inquiétante étrangeté́. Comme si, devant l’imminence d’une menace, le monde entrait en suspension. On ne saurait d’ailleurs définir l’expressionnisme de Kirchner autrement que par la persistance d’une menace : la nature est belle, paisible, mais partout l’on sent que c’est l’entre-deux-guerres. Le paysage, le pont, les montagnes sont toujours sur le point de chavirer. Tout y est l’expression d’une latence mortifère. Le monde se roidit dans l’attente, comme l’arbre en été se fige avant l’orage.

Note : 5 sur 5.

INFORMATIONS PRATIQUES POUR LES VISITEURS

Quoi ?
Modernité suisse. L’héritage de Hodler
Cette exposition est organisée par le Palais Lumière d’Évian
Commissaires : Pierre Alain Crettenand, historien de l’art, expert du marché de l’art, et Christophe Flubacher, historien de l’art, directeur scientifique de la Fondation Pierre-Arnaud de Lens.

Comment ?
Dans le cadre de l’exposition, l’équipe du Palais Lumière propose de nombreuses activités : visites et ateliers, concerts, événement dans le cadre du Printemps du dessin. Le détail de la programmation culturelle est consultable sur ce document.
Le catalogue de l’exposition, disponible en version française ou en version allemande, est publié par les éditions Monographic. (232 pages, 200 illustrations, 39 euros).